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Tchernobyl

Photo infra rouge en zone non fermée – Pascal Rueff
Dans les premiers mois de la guerre, nous avons créé l'association" Boudmo ! " qui collecte de l'argent pour de venir en aide aux habitants de la région de Tchernobyl. Je vous encourage à aller faire un tour sur le site, vous y trouverez ce que nous avons fait jusqu'à présent et les moyens de participer pour la suite ;)

Par ailleurs, mon mari, Pascal Rueff, tient un journal de guerre depuis le jour 1 sur le site Radio Tchernobyl qui regroupe des infos (sur la guerre mais pas seulement), des nouvelles de nos amis parfois et des réflexions personnelles sur tout ce bordel…

2006

J’ai découvert l’Ukraine en 2006. Mon mari et moi avions rejoint une caravane d’artistes qui se rendaient à Tchernobyl pour organiser sur le site même de la centrale un hommage artistique aux liquidateurs à l’occasion des 20 ans de la catastrophe.

L’équipée, menée par le metteur en scène Bruno Boussagol, s’appelait la Diagonale de Tchernobyl. Il était convenu que nous passerions ensuite environ un mois et demi dans un petit village de 200 âmes du nom de Volodarka (aujourd’hui Levkovychi), près de la zone interdite. Un bus et deux fourgons avec caravanes, c’est un vrai campement qui s’est installé sur le parking de l’école.

Le premier soir, je suis restée seule à peaufiner l’aménagement de la caravane pendant que le reste de la troupe se rendait au village d’à côté.
Une grande et forte femme est arrivée avec un seau dans une main et un sac plastique dans l’autre et elle a commencé à me parler. Fort. Puis de plus en plus fort, à mesure que j’essayais de lui faire comprendre que je ne parlais pas sa langue ! Elle avait une voix incroyable, puissante et pleine d’harmoniques, et elle semblait vraiment croire que si elle montait le niveau sonore, j’allais finir par la comprendre. J’ai déduit de ses gestes et de la situation qu’elle tenait à nous offrir un seau de lait de sa vache et du fromage frais, j’ai pris ses offrandes et l’ai remerciée comme je pouvais. Elle avait surgit de la nuit et y retournait, je ne savais ni son nom ni où elle vivait.
Lorsque tout le monde est revenu, j’ai raconté la visite et remis le lait et le fromage à notre cuisinier-pompier-spécialiste de la décontamination en chef, lequel n’avait en fait aucune idée de ce qu’il fallait faire dans notre situation : aucun moyen de savoir si ces aliments étaient contaminés, fallait-il les consommer ou valait-il mieux s’abstenir ? C’était notre toute première expérience de la réalité de la vie dans la région de Tchernobyl. Ce premier seau de lait a tourné à force d’attendre que nous sachions quoi en faire et je me suis dit qu’on ne pouvait pas se permettre de laisser cela se reproduire.
Ce jour-là, j’ai décidé que je mangerais ce qu’on m’offrirait, puisqu’eux-même le mangeaient et nous l’offraient malgré leur pauvreté évidente.


Nous avons rapidement fait la connaissance du mari de ma visiteuse, c’était le veilleur de nuit de l’école. Vassia avait été liquidateur à la centrale, il nous parlait avec ses mains, ses yeux bleus magnifiques et son sourire, clope au bec.

Une nuit, sa femme est venue nous retrouver avec des verres, de la vodka et du lard dans le petit bureau de l’école, Pascal avait son enregistreur -comme toujours- et Viera -c’était son nom- a commencé à chanter. Le temps s’est arrêté, la voix de Viera opérait en nous un brassage émotionnel intense en même temps qu’une sorte de ramonage du circuit auditif 😉 .Elle déployait une quantité d’harmoniques affolante ! C’était d’une puissance que je n’avais encore jamais connue. Ce fut cette fois ma première rencontre avec les chants Ukrainiens.

Il y a eu ensuite Tola, le professeur de musique de l’école. C’était un jeune homme épris de traditions, fier et doux, qui chantait très bien en s’accompagnant au bayan (l’accordéon ukrainien). Son meilleur ami, qui chantait souvent avec lui en duo, était déjà venu discuter (les traductrices étaient arrivées entre temps !) avec les Français, mais lorsque Tola passait, il passait au large du camp et ne manifestait aucune curiosité pour notre petit groupe hétéroclite. Qu’est-ce que ces étrangers étaient venus faire chez lui ? Est-ce qu’ils prétendaient apporter de l’aide occidentale à sa pauvre région ? Lui n’avait pas besoin des Français et n’appréciait pas particulièrement notre présence. Et puis un jour, Slavik, son ami, lui dit « tu sais, tu devrais peut-être quand même aller voir, il y a une fille avec un instrument, je crois que c’est une harpe ». C’est comme ça que nous sommes devenus amis avec Tola, grâce à ma harpe 😉

Et puis tout au long de ce séjour, j’ai eu la chance de me faire un autre ami, Vassia-le-jeune, un adolescent dont l’aide m’a été précieuse puisque c’est lui qui m’a appris mes tout premiers mots d’Ukrainien et fait découvrir l’alphabet cyrillique. Il rêvait d’Europe, nous passions des heures à échanger avec les moyens du bord, à essayer de muer nos stéréotypes respectifs en vision réaliste de nos pays.

Au bout de notre résidence, la caravane des artistes s’est ébranlée, tout le monde s’est rendu au village suivant pour la réception en l’honneur de notre départ. Lorsque Pascal et moi avons réalisé que le convoi allait repartir sans que personne ne soit allé saluer Viera et Vassia, nous avons dételé la caravane, planté là le reste de la troupe et nous avons filé chez nos amis. Viera a sorti le plateau avec les verres, la vodka et le lard, dans le jardin. Nous avons trinqué, nous nous sommes serrés dans les bras et embrassés avec émotion. Et quand Viera nous a dit « à l’année prochaine ! », nous nous sommes regardés, Pascal et moi, avant de répondre d’une seule voix « tak ».

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